La question je me la suis posée cent fois. Pourquoi s'échiner sur les routes de Compostelle alors qu'il existe de bien plus beaux chemins à parcourir, pourquoi épuiser le peu de jeunesse et d'énergie qui me restent à cette quête sans véritable objet? Je ne suis même pas croyant. Encore que... Et c'est bien là que le doute s'installe.
L'envie m'est venue il y a longtemps. Prendre le chemin et poser ses pas là où des millions d'âmes avant moi pendant des siècles ont marché, titillait ma fibre romantique. Le remord de n'avoir pas eu le courage de prendre la route à mes vingt ans, de n'avoir pas osé me perdre dans le mythe du routard sur les chemins de Katmandou ou d'ailleurs, même si j'en ai hébergé de nombreux, de n'avoir pas rejoint ces hippies qu'Edgar Morin décrivait avides de mer et de soleil au point de se jeter nus sur les côtes de Californie comme portés dans une quête de renaissance, ce remord je pouvais l'effacer en prenant le chemin de Saint-Jacques.
Et pourtant les années passèrent sans que je ne me décide.
Subitement il y a deux ans, la décision s'est imposée comme une évidence. Depuis trois ans je me traînais de radiothérapie en hormonothérapie, toujours plus fatigué au point de devoir suspendre le traitement, le dernier qui me donnait encore une chance sur deux de guérir. Paradoxalement cet échec me donnait le répit nécessaire pour reprendre des forces et l'envie de changer le cours de ma vie. Je me remis au sport, multipliai les occasions de marcher jusqu'à progressivement être prêt à prendre la route en me fixant des objectifs raisonnables. Plus question de partir de Bruxelles comme je l'avais toujours rêvé, exclu de faire le chemin d'une traite jusque Santiago de Compostela. Je démarrerai de Vézelay, basilique millénaire, prendrai à travers le Morvan la direction de Cluny, abbaye tout aussi millénaire, pour arriver cinq semaines plus tard et six cents kilomètres plus loin, au rythme de six jours marchés pour un jour reposé, au Puy-en-Velay. J'étais parti seul, nous avons fini à quatre. Cela aussi m'a conforté dans ma décision. Le soutien des amis qui sont venus me rejoindre m'a donné le surcroît de courage pour entamer ce pèlerinage.
Le mot est lâché, il s'agit bien d'un pèlerinage. Car le cancer lui n'en a rien eu à foutre, il a repris sa progression. Lentement mais avec détermination. Mais moi j'ai changé. Plus question de subir une maladie qui a décidé de s'incruster, de macérer dans une introspection mortifère, de m'étourdir dans un activisme militant pour ne pas penser à ce qui m'arrive. Désormais je vis ma vie, je la savoure, je
lui accorde tout l'intérêt qu'elle mérite et tente de lui faire respirer le bonheur. Demain je reprends le chemin au Puy-en-Velay là où je l'ai laissé il y a deux ans. C'est mon pèlerinage en quête de moi-même.
BL